Texte 1

En 1957 un petit garçon pas très doué surnommé « Petite vitesse » cherche à donner vie à des bateaux et à des avions en les dessinant dans les moindres détails. En retenue le crayon est un compagnon discret. Des avions parce qu’on a un copain fils de pilote et qu’on habite Toulouse, mais aussi parce que ce sont des formes intéressantes au même titre que celles des sapins, autres sujets des Enfances de Jacques Joos.
18 ans et si j’étais antiquaire. Avant il y avait la mer, mais à l’horizon bien vite se prolifèrent les redoutables écueils des mathématiques. Adieu donc les beaux navires pour les beaux meubles. « La réussite ou l’apprentissage » dit le père. C’est la réussite. Le mauvais élève trouve ses professeurs excellents : dessin, croquis, modelage, bref les étapes aux Beaux-Arts de Toulouse. La peinture c’est pour plus tard, quant au dessin Jacques Joos n’en saisit pas encore bien l’importance. Qu’importe l’antiquaire devient artiste, l’adolescent se fait homme et largue les amarres… Paris les « Maîtres », la couleur, la vraie, pas celle des tubes, celle qui n’a plus de couleur. Jacques comprend qu’une mandarine n’est pas orange, mais de ce gris que sous-tend l’orange. Nous vivons dans un milieu d’ombre qui apprivoise nos couleurs. En peinture Jacques remet en question, cherche : il est trop facile d’en rester à l’épiderme de la toile. « Les belles couleurs ! » C’est tout ce que savent dire les amateurs. Du coup Jacques se convertit au noir et blanc multiforme et tragique, tellement signifiant, une étape…
Il écoute Gluck, Liszt et transpose : des essais. Il aimera toujours la compagnie des musiciens, les morts et les vivants. Les vivants sont de bonne compagnie : pas d’intérêt commun. Le peintre doit être un solitaire. La solitude c’est le seul moyen de ne pas s’ennuyer et de créer. « Ah ! Si seulement je n’avais pas les soucis du ménage ! » Montaigne-peintre en somme. Il les aime bien, sa femme, son fils, ses amis mais l’Art c’est sérieux, ça s’élabore. C’est que Jacques Joos aime l’ordre. « Mon art n’est pas anarchique ».
Il n’est pas un peintre bourgeois car il ne satisfait personne. « Je suis un mondain qui aime la solitude ». Comme il est étrange ce Toulousain ! Il se prétend trop paresseux pour être romantique et maudit. Les envolées lyriques ce n’est pas pour lui. Il ne se plaindra pas de la toile blanche (de la névrose bourgeoise).
Jacques Joos peint pour lui et pour les autres et laisse aux autres la meilleure part : donner la vie. Pour Jacques la toile n’existe que lorsqu’elle est acquise matin et soir sous le regard de l’autre qui pose les questions. A l’atelier elle n’existe pas punie pour n’avoir pas pu séduire, tournée vers le mur, elle vous attend pour vivre. Aussitôt terminée, Jacques l’abandonne. Ce qui compte c’est le présent, ce qui vient d’être fait, nouveau pont franchi. La nature morte précède le nu, le nu fait place au portrait, le dessin succède à la peinture dans la recherche du Beau. Le Beau, Jacques le sent, l’explique difficilement : un assemblage de volumes, de formes qui tend vers l’harmonie. Vague ? Il précise : cette forme indépendante qui naît de la rencontre d’une courbe horizontale et de certaines obliques ou si vous préférez d’une jambe avec une cuisse dans un double nu. Le Beau c’est viscéral. « Je dessine ; au bout d’un moment il se passe comme un orgasme. Alors j’arrive dans le domaine du Beau. »
En ce moment Jacques dessine des tissus. La forme c’est le trait ; avec le tissu plus de trait. C’est là qu’intervient l’homme d’ordre. Il faut être attentif, observer la lumière qui s’accroche à des plans souples. Pas de diversion. La nature morte est exigeante : vaincre une difficulté, puis trouver une solution. Un art d’intellectuel ? Non et pourtant… « Sur l’instant un travail d’artisan, puis l’œuvre finie, je me dis : Tiens, mais bien sûr… » La technique du luthier sans la contrainte de faire toujours sonner comme un violon ce qui ne peut être qu’un violon. La série des tissus est libre de signification.
« Il y a dans la ligne un choix qui engage et je suis tenté de donner tout son sens à l’expression : dessin, probité de l’Art. Cela signifie une obligation de l’ordre moral, une sorte de serment » (Alain).
Jacques Joos l’a bien compris et se sent seul et étranger : « Plus ça va, plus je m’éloigne de beaucoup de choses. Je parle de moins en moins. En famille je ne dis presque rien parce qu’on se voit ». Laissons Jacques Joos sur ces confidences qui marquent d’authenticité le peintre et le dessinateur pour qui le regard, comme l’est la musique ou la danse pour d’autres habitants du monde étrange et parallèle de l’Art, est le plus direct et le plus pur moyen de communiquer.

Philippe Morteyrol (1975)

Texte 2

Rêver l’objet, lui donner les poids et les mesures de la mémoire, telle est la démarche de Jacques Joos. L’artiste ne reproduit pas, n’imite pas, il invente. Il trouve cette réalité qui s’oppose à l’illusion du réalisme et que, toute entière il porte en lui avec ses profondeurs, ses reflets, ses transparences. Ces draps et ces voiles se tordent et s’élancent, doués d’énergie par le seul vouloir du peintre, ne sont que ce qu’ils sont dans l’esprit du « poète » ; bien matériels, bien lourds ou légers, mais réinventés, retrouvés à la lumière de l’intellect qui y voit des occasions de fugue dans les plis, de pesées dans l’équilibre des masses. La lumière elle-même s’offre quand on la désire ; elle vient de nulle part, passe et caresse quand il le faut pour le bonheur.
Voilà quinze ans que Jacques Joos opiniâtrement montre que le chemin vers la réalité ne passe pas par le réalisme mais par le surnaturalisme, « une contention de mémoire résurrectionniste, évocatrice, une mémoire qui dit à chaque chose : « Lazare lève-toi » » (Baudelaire). C’est une des plus authentiques formes de modernité.

Philippe Morteyrol (1980)

Texte 3

C’est avec un sens plastique aigu et une extrême concision graphique que Jacques Joos déploie les architectures de ses motifs empruntés au monde du textile (draps, rideaux, tentures). Ses chromatismes sont très nuancés et d’une sensible justesse et son graphisme très sûr et d’une élégante rigueur.
Le caractère puissamment unitaire de la thématique personnelle de l’artiste a tôt fait de s’imposer à nous de l’une à l’autre de ses œuvres. Il déroule et maîtrise de très suggestifs « drapés » dans ses dessins et peintures.
Tour à tour dense ou semi-transparente, la vision de Joos, dans son vérisme, paraît revêtir un sens profondément analogique. Elle cristallise de saisissantes « correspondances » et nous faire percevoir, à travers des éclairages subtilement voilés, tout un monde d’occultes et parfois inquiétantes présences.
Joos hante une « solitude peuplée » où le visible dialogue avec l’invisible.
Une belle et attachante exposition. Elle révèle un authentique talent de créateur, avec lequel il va nous falloir désormais compter.

Robert Aribaut (1983)

Texte 4

T’avouerai-je, mon cher Jacques, le sentiment un peu douloureux d’une inquiétante étrangeté, que j’éprouvai à la rencontre, non pas de toi, mais de tes œuvres ? Quels abîmes d’angoisse lourde ou d’existence déçue pouvaient bien receler ces toiles sombres, où le marron foncé faisait comme un écrin de nuit au bleu acier qui vêtait des personnages à la face terreuse ? (Candidats du futur, 1977, huile, 250 x 185 cm) D’apprendre que ceux-ci furent tes élèves me fit pourtant pressentir et chercher dans tes obscurités la marque d’un amour pour les êtres dont ton pinceau sans doute se voulait en tous ses mouvements l’interprète.
Et je me pris dès lors à essayer de le suivre, à goûter chaque toile comme une aventure intérieure, celle qui fait, touche après touche, resplendir l’icône – tout comme un musicien construit ses harmonies. Et je compris aussi ce qui d’abord m’avait dérouté comme une aberrante obsession, un tic scolaire de travail académique, ces draps interminables où tous tes anciens sujets semblaient être venus s’engloutir.
Quelle aventure en vérité que de suivre ces enroulements comme autant de replis d’une âme, où le jeu des pigments crée des reliefs d’ombres et de lumière. Ou de chercher quel chemin se frayer dans ces détours, comme en un paysage tendu (Paysage tendu, 1993, technique mixte sur toile, 4 fois 19 x 24 cm) inépuisable réserve d’allées et de venues, d’explorations inédites. Ou de sentir cruellement son bonheur moelleux barré du trait de ce mur brisé qui brisa l’Europe. Il faut du temps, mon cher Jacques, pour suivre de l’intérieur ces plis, et les voir comme ton œil a dû les vouloir – autant qu’il en faut à une oreille pour s’apprivoiser à une musique inouïe. Mais quel bonheur au bout du compte que d’avoir l’impression de ressentir ta propre jubilation colorée, aux éclats aujourd’hui toujours plus lumineux !
Pour cette aventure, par ailleurs si précieuse au cœur d’un philosophe, merci. Et que Saint Gaudérique te bénisse ! (Eglise Saint Gaudérique à Perpignan - peintures murales – 1985, 1987, 1992)

Michel Nodé-Langlois (1994)

Texte 5

La peinture de Jacques Joos puise son inspiration dans le labyrinthe de la forme, l’impalpable et le fuyant, ce qui visuellement ne peut point avoir de centre et qui pourtant est par essence l’élément le plus apte à capter la lumière : le drapé. Si toute œuvre d’art est à la fois théâtre et métaphore de la vie (un phénomène en temps et hors temps), le voile répond à cette définition, en ce sens qu’il apparaît à la fois comme un miroir réfléchissant du réel et la transfiguration de ce même réel. Le drapé magnifié par Vinci ou Delacroix est un référent extraordinaire – un objet de convoitise ? – car il engage à saisir l’insaisissable. Il a cette qualité première d’être fond et forme, second plan et figure. Si le peintre a d’abord préféré privilégier l’aspect délimité du drapé et marquer son fond par une pâte unie, choisissant des teintes généralement sombres (c’est aussi l’époque de ses portraits diaphanes), le voile devient avec l’évolution stylistique omniprésent dans la toile. Comment alors recréer la présence d’une figure au sein de ce fond ondulé ? Précisément par l’intrusion du fond uni habituel, comme déchirure, au sein de cette forme devenue fond par le fait même de son omniprésence. L’intrusion de ces striures soutenues par l’apport de l’acrylique ou du pastel crée une impression de patchwork qui allie discontinuité et homogénéité. Le tableau inclut des espaces de repos pour le regard, et le spectateur, face à ces « paysages tendus », peut voir naître des images en filigrane (nous ne sommes pas loin des projets monumentaux de Cristo).
De même, Jacques Joos allie à cette peinture de chevalet une réflexion autour du mur peint. Le drapé peut y trouver sa place. Le mur pignon n’est-il pas là également pour canaliser la lumière et se faire le réflecteur du contexte architectural qui l’entoure ? En ce sens, l’artiste crée toujours la même œuvre qui est la signature de son style.

MdL (2000)

Texte 6

LUMIERES D’ESPACE

La peinture est généralement une représentation de la surface qui invite à découvrir la profondeur. L’œuvre de Jacques Joos a toujours joué de ce rapport ténu entre ce qui se donne à voir et ce qui se laisse entrevoir ; que ce soit par l’intermédiaire du portrait ou par la médiation du drapé. Avant d’occuper tout l’espace de la toile, le tissu semblait recouvrir quelque forme énigmatique, devenant parfois « portrait intérieur ».
Aujourd’hui, le sujet est autre : les drapés, autant d’espaces de lumière, ont laissé la place à des lumières d’espace. Pourtant, perdure cette idée de « mise en abyme ». Chaque toile (…) est un point de vue, au premier sens du terme. Plus on observe la forme et plus on prend conscience de ses ramifications. Déserts, montagnes, mers, rivières, canaux sont vus d’en haut, le sujet en lui-même importe moins que son pouvoir de suggestion. L’espace permet le dévoilement des jeux de teintes, la projection des ombres. Dessins et toiles sont traversés de ruissellements, de halos de nuages, formes évanescentes. Parfois, la peinture se prend à reproduire, malgré elle, des phénomènes qui relèvent de la fractale. Les techniques multiples aqueuses ou grasses accroissent ces potentialités de la représentation, à la charnière entre figuration et abstraction. Car la forme possède intrinsèquement sa propre abstraction.
Avec le drapé, Jacques Joos avait déjà fait l’expérience de la décontextualisation. Qu’est-ce que l’abstraction, si ce n’est l’action d’isoler ? Regardez le drapé lui-même, observez ces déserts ou mers et vous verrez apparaître… votre représentation mentale !

MdL (2002)

Texte 7

NUITS TENTACULAIRES

Les œuvres peintes de Jacques Joos sont présentées dans la Galerie Art Sud, lieu qui l’expose depuis presque dix ans et qui ne cesse de chercher à mettre en scène les lignes de forces esthétiques qui sous-tendent la peinture d’aujourd’hui. Cette exposition, inaugurée le 19 octobre 2011 à partir de 18h00, durera du 19 octobre au 19 novembre. Après des expositions qui avaient marqué les esprits en 2002 et 2004 où Jacques Joos explorait la « lumière d’espace » et les « paysages biologiques », cette monographie picturale a pour thématique les « nuits tentaculaires ». Cela fait presque cinquante ans que Jacques Joos se consacre, corps et âme pourrait-on dire, aux arts plastiques et ne cesse de réfléchir aux incidences de la matière et de la lumière sur cet objet apparemment anodin qu’est la toile tendue.
Formé par Bergougnan à Toulouse et Chapelain-Midy à Paris, d’où il immortalise l’atelier en 1968 – année des événements de mai –, encore inspiré par la pâte de Matisse, il découvre peu à peu la vie artistique parisienne dans ce qu’elle a de passionnant et ce qu’elle recèle de plus éphémère également. Grand admirateur des fresquistes les plus illustres – Fra Angelico et Léonard de Vinci en particulier –, il en garde l’exigence et la quête de transcendance dans la manière de capter l’instant d’une scène. Nous pourrions encore aujourd’hui méditer cette remarque du poète Yves Bonnefoy. Celui-ci écrit en 1956 à propos de Fra Angelico : « Il ne retouchait jamais sa peinture […]. Tout cela, de l’ascèse à la révélation, définit assez bien une attitude esthétique ». Retenons de ces maîtres du Quattrocento cette adéquation de l’art au spirituel, quand la révélation naît de l’ascèse. Autre modèle : Grünewald. Pour citer Huysmans dans Là-bas, on admire comment ce peintre a « si magnifiquement exalté l’altitude et si résolument bondi de la cime de l’âme dans l’orbe éperdu d’un ciel ». Mais aussi Zurbaran et ses blancs si insurpassables, Rembrandt et cet admirable « éloge du quotidien » dont Todorov précise qu’il dépasse la seule « peinture de genre ». Jacques Joos se réfère à l’art d’Ingres autant qu’à celui de Delacroix, car la ligne importe autant que la couleur. Plus près de nous, le fameux art monumental de Rebeyrolle, dont la fougue l’a fortement impressionné ces dernières années, l’inspire de manière ô combien structurante.
La peinture de Jacques Joos se présente comme un regard sur le monde. Dans les années 1990, à partir de sa série de toiles sur la chute du mur de Berlin, il ne cesse de chercher la liberté du geste. Préoccupé par les conflits intérieurs qui hantent l’homme, il tente de les exorciser à travers la poétique du fragment. Dialectique du fond et de la figure où le fond devient figure, dans une dynamique toujours plus forte d’abstraction de formes identifiables, faites de courbes et de jeux de lumières : les « paysages tendus », puis les « patchworks », mais aussi les toiles sur le catharisme, ou encore les « vues atmosphériques » aboutiront à cette nouvelle manière, à ce nouveau « chemin », pour reprendre un terme de Beethoven évoquant la genèse des Variations Eroica de 1802, que représentent les œuvres plus expressionnistes, paradoxalement plus intérieures, de ces derniers mois.
Aussi doit-on s’interroger sur la nécessité du style. Loin des questionnements purement factuels d’un art conceptuel parfois à bout de souffle, revenir à la matière n’a jamais semblé si déterminant. Tels les poètes à avoir pensé la modernité par la recréation de la langue, le peintre doit avant tout interroger les espaces des textures. L’introspectif naît alors de cette technique des « coulées » d’où jaillit un insondable monde nocturne. « Flow my tears » (coulent mes larmes) sont les premiers mots du « song » emblématique de Dowland. La voix accompagnée du luth est alors à même de déflorer l’un des sentiments les plus ancrés en nous, la mélancolie, dont Dürer immortalisera l’allégorie. Métaphore de cris étouffés, de plaintes muettes et d’angoisses refoulées : quand le « cierge » se rapproche de trop près de la « lame ». « Nuits tentaculaires » : dans cette exposition le lisse laisse place au rugueux, l’éthéré au relief. Les matériaux viennent se superposer, créant une dynamique jamais atteinte auparavant. Assurément, cette peinture a trouvé un cap à suivre : celui de la confrontation décisive entre données picturales et interrogations existentielles.

MdL (2011)

Texte 8

Faire réagir la pâte colorée sur un support. Telle est la préoccupation de tout artiste-peintre contemporain, à l’instar de Jacques Joos. À cette réaction de la matière, quasi organique, engendrée par le matériau lui-même, s’ajouterait la quête inévitable d’une transcendance, insufflée par l’inspiration de l’artiste : l’art a souvent tendu à une forme de spiritualité, religieuse ou même laïque (quand l’arc de triomphe remplaçait la monumentale église), lui conférant son supplément d’âme. On entend ici par spiritualité ce qui relève de l’ordre de l’esprit.
Rien n’est plus actuel que de faire résonner, dans les œuvres contemporaines, cette transcendance héritée du passé : entre fresques romanes et perspectives si admirables de la Renaissance (de Piero della Francesca à Véronèse), entre mises en scène des affects du Baroque naissant et statuaire du début du XXe siècle. Rien n’est plus passionnant que de capter les échos d’un Idéal, de l’interpréter au prisme de la modernité.
La rencontre de l’affect et de la transcendance est celle qu’a si admirablement immortalisée Le Greco, artiste central dans l’imaginaire de Jacques Joos. En amont Polidoro da Caravaggio, élève de Raphaël, et en aval Pierre Paul Rubens la révèlent également. La sculpture des années 1880-1930 semble saisir à nouveau cette dialectique du sensible et du métaphysique. En effet, les œuvres d’Auguste Rodin et de Camille Claudel, mais aussi celles de Maillol, de Bourdelle ou encore d’Arturo Martini, ne retrouvent-elles pas, rétrospectivement, le génie de la sensibilité des XVIe et XVIIe siècles ?
Dans une Montée au calvaire peu connue, exposée à la Pinacothèque des musées du Vatican (à l’égal du Tintoret peignant une scène éponyme), Polidoro prolonge, non sans heurts, le style de la Renaissance ; le maniérisme du Greco, bien plus accusé, frappe par son « expressionnisme » ; Rubens, quant à lui, saisit par son « réalisme », si tant est que l’on ne définisse pas ce terme à l’aide des catégories esthétiques du XIXe siècle. Réalistes tout autant que baroques sont les stylisations des chairs dans ses fameuses représentations de la Descente de croix, à l’exemple de celle placée au centre du triptyque de la cathédrale d’Anvers. Cette quête de transcendance habitait déjà les Anciens, de la Mésopotamie à la Grèce classique, de l’Égypte pharaonique à la Rome impériale : stèles assyriennes et monumentales pyramides, mouvement pétrifié du Laocoon sculpté (Musée Pio-Clementino au Vatican) et fameuse solennité de l’Ara Pacis (autel de la paix) d’Auguste.
Si, à la fin des années 1970, l’art de Jacques Joos témoigne d’une forme de classicisme prolongeant l’art du dernier Matisse et de Morandi, ses tableaux élaborés entre 2010 et 2013 retrouvent cette expression des affects, au creux d’un geste d’abstraction dont Fautrier et Poliakoff se sont fait l’écho au XXe siècle. Après ses « Nuits tentaculaires », Jacques Joos a voulu recomposer le passé, non pas au travers d’un « retour à » qui serait par trop influencé par une « mode » post-moderne connotée, mais par un « détour vers » : recréation de l’héritage de la figuration grâce à la distanciation de l’abstraction. Abstraite, sa Descente de croix s’inspire néanmoins des formes de celle de Rubens, sa Montée au calvaire du mouvement de celle de Polidoro da Caravaggio. Mais dans ces œuvres, le modèle est pour ainsi dire en filigrane, quasi effacé. Au demeurant, il a été nécessaire de s’y référer pour en styliser les lignes de forces et les teintes. Entre les périodes des « Nuits tentaculaires » et de son cycle « Palimpsestes » figurent quelques toiles révélatrices d’un entre-deux de la matière et de la représentation. Le Sacrifice évoque très fugitivement Véronèse, Le Paraclet et ses langues de feu font référence à La Mort de Laocoon du Greco (National Gallery of Art, Washington), La Chute et La Chute inversée résonnent avec La Résurrection du même Greco (Musée du Prado, Madrid), L’Appel avec El Quinto sello del Apocalipsis (Musée du Metropolitan de New York). La plus représentative de ces œuvres récentes de Jacques Joos est certainement Le Bayser. L’orthographe ancienne est le signe de l’admiration de l’artiste pour Charles d’Orléans et Joachim du Bellay. Sa source souterraine est cette sculpture en marbre, ô combien charnelle, de Rodin (Le Baiser), sans doute façonnée en collaboration avec Camille Claudel, ici transposée sur une toile. Cette quête d’universel passe par une revisitation des héritages. De Polidoro à Rodin en passant par Véronèse, Le Greco et Rubens, autant de références liées par un même sens charnel de la spiritualité, et donc, de la transcendance. Dans Considérations sur l’état des beaux-arts (Gallimard, 1983), Jean Clair écrit : « Livré à Cronos, au temps dévorateur de la chronologie, l’art moderne est privé du temps de la mémoire, qui est le seul pourtant qui lui permettrait de s’accomplir ». Une mémoire créatrice, non repliée sur elle-même, ni phagocytée par les références trop présentes ; en somme, un art qui fait naître la transcendance de l’universel.

MdL (2013)

      
Note : Polidoro Caldara, dit Polidoro da Caravaggio, est un peintre du XVIe siècle qu'il ne faut pas confondre avec le célèbre Caravage. Sa Montée au calvaire (Pinacothèque des Musées du Vatican) est une huile sur toile, esquisse préparatoire pour le retable de l'église de l'Annunziata dei Catalani à Messine, aujourd'hui au Musée de Capodimonte à Naples.